Montréal en 1701, illustration de Francis Back

Le « commerce étranger » à Montréal : construction discursive de la ville-frontière par trois intendants de la Nouvelle-France, 1720-1730

Le 18 octobre, 2019, j’ai présenté un aperçu de mes recherches sur le commerce des fourrures en Nouvelle-France à l’occasion de la 72e édition du congrès de l’IHAF, portant sur le thème des frontières. Je reproduis, ici-bas, le texte de cette allocution dans son intégralité, avec un appareil critique en ajout.


Dans mon mémoire de maîtrise (disponible sur le site Papyrus de l’Université de Montréal), j’ai analysé le discours administratif portant sur la contrebande en Nouvelle-France au XVIIIe siècle[1]. Dans le bref topo qui va suivre, je propose de reprendre un aspect de cette étude, pour me concentrer sur la place accordée aux montréalais dans la correspondance officielle, pendant une période de transition entre trois intendances, celles de Michel Bégon de la Picardière[2], Claude-Thomas Dupuy[3], et Gilles Hocquart[4]. Mon objectif : à partir de trois points de comparaison – trois intendants – fournir un aperçu de la construction discursive de la « ville-frontière » dans la correspondance.

Mon étude sur la contrebande coloniale prend comme point de départ le concept de « commerce étranger », selon ses usages dans la réglementation royale. Le système commercial français du début du XVIIIe siècle repose sur une infrastructure de transport, de crédit et de communication qui assurait la liaison entre plusieurs régions du globe terrestre. Du point de vue de l’État, la dynamique d’expansion qui sous-tend ce système obligera Pontchartrain sous Louis XIV, puis le Conseil de la Marine sous la régence, à revoir l’administration des colonies, en vue d’une systématisation accrue de l’organisation, de la communication et de la prise de décision[5].

À l’ombre de cette réforme éclairée, l’économie parallèle bat son plein. Qu’on se scandalise face à l’ampleur du commerce de contrebande – en France, en Amérique, ou dans les Antilles – les commis d’État peinent à revoir leur modèle de captation de valeur[6]. En Nouvelle-France, le commerce illicite trouve son épicentre dans la ville qui fut, pour ainsi dire, « tournée » vers le pays amérindien, fournisseur des fourrures : Montréal. Est-ce une nouveauté ?

Quand Louis XIV prend la Nouvelle-France en tutelle en 1663, Montréal semble déjà annoncer son destin comme centre de commerce et de rencontres en Amérique septentrionale. Sa position stratégique au confluent d’un vaste réseau hydrographique qui relie le système des Grands Lacs au fleuve Saint-Laurent – sans oublier « l’autoroute fluviale » nord-sud du Richelieu-Lac-Champlain-Hudson – fait déboucher les « circulations pelletières »[7] sur une voie de sortie du continent, en route vers la métropole[8]. À partir du XVIIIe siècle, la couronne soutiendra aussi activement l’infrastructure militaire des Pays d’en haut ; Montréal sera donc associé, dans l’esprit des administrateurs, à la périphérie d’un espace impérial en construction[9]. Cette ville aux dimensions floues appellera tôt à un emmurement ; dès le XVIIe siècle, son mode de développement urbain et rural sera polycentrique (les faubourgs et les côtes), avec le bourg comme lieu de convergence. La disparition de la foire des fourrures et la professionnalisation de la traite assurera à Montréal son statut de plaque tournante du commerce et de soutien logistique des Pays d’en haut[10].

Sous cette optique, les administrateurs seront préoccupés par les effets des circulations, particulièrement les effets qu’ils jugent négatifs[11]. Mon hypothèse : les pratiques discursives qui s’élaborent dans la correspondance officielle fourniront les concepts nécessaires à l’administration de personnes et de territoires lointains, au prix d’un perpétuel glissement du réel[12]. Il s’ensuit que l’image de la ville-frontière qu’élaborent les autorités coloniales, bien qu’elle s’ancre dans le concret, se nourrit principalement de dossiers administratifs et judiciaires, et achoppe sur la densité du réel. En cherchant à transformer l’art de gouverner à distance en science administrative, les représentants du roi auront donné une certaine image de la ville-frontière, qui aura de longues suites dans notre historiographie.

Michel Bégon de la Picardière

Abordons maintenant cette « construction discursive » de la ville-frontière chez nos trois intendants. Au tournant des années 1720, la Nouvelle-France réussit sa relance économique de fin de guerre au même moment où le système de crédit français se contracte, après les crises de spéculation provoquées par les réformes du financier John Law[13]. L’horizon du commerce libre entrevu par les marchands du Canada, qui avaient reçu le soutien de l’intendant Michel Bégon pendant la régence, est éclipsé avec le retour de la Compagnie des Indes à la barre du commerce d’exportation. L’ancien droit de sortie de l’État qui avait longtemps servi de prétexte au commerce illicite, « le droit du quart », sera repris par la Compagnie[14]. Il reviendra à ses agents – avec militaires à solde – de faire prévaloir le privilège de la Compagnie contre tout contrevenant, avec l’appui des administrateurs coloniaux pour la forme[15].

Ainsi, à partir des années 1720, l’intendant Bégon s’en tient à une application ponctuelle de la règlementation royale avec l’occasionnel procès (l’affaire Rhéaume, l’affaire Grouard). Les sources montrent un Bégon qui met de l’avant son combat contre la « fraude », et qui fait suivre au ministre ses ordonnances rédigées suite aux saisies effectuées par les agents de la Compagnie, jointes aux « affaires » instruites par son subdélégué montréalais, le juge Pierre Raimbault. Une lettre datant du 6 novembre, 1720 résume bien le type de présentation que fait l’intendant au ministre des mesures prises pour s’attaquer au « commerce étranger » :

« Le S. Begon a donné l’année derniere et celle cy de frequents ordres aux officiers de la jurisdiction de Montreal de faire des visite reiterées dans les maisons et magasins et même chés tous les particuliers qui ne font point le commerce et d’y saisir toutes les marchandises etrangeres qui s’y trouvent comme ces poursuittes ne peuvent se faire qu’a la diligence du procureur du Roy qui pourroit avoir des menagements pour la plupart des contrevenants, il a ordonné aussy l’année dernière et celle cy au S. de Lotbiniere cy devant Agent de la Compagnie des Indes pour le castor, d’y faire de frequentes visites et de saisir tout ce qui se trouveroit en contrevention ; […]

Il a rendu des ordonnances portant confiscation de tout ce qui a eté saisy a Chambly et sur le Lac Champlain, suivant les proces verbaux qui luy ont eté raportés ce qu’il continüera de faire.

Il en a aussy parlé tres fortement au S. Cugnet qui est a présent Directeur de la ferme du Domaine en ce païs cy, et luy a dit qu’il etoit absolument necessaire qu’il allast a Montreal ou qu’il y eut un commis pour y faire des visites dans des tems impréveües afin de surprendre ceux qui pourroient avoir des marchandises etrangeres, luy paroissant que c’est le seul moyen de faire cesser ce commerce. »[16]

Dans son discours sur la contrebande, Bégon tend à se positionner entre l’arbre des intérêts des marchands montréalais et l’écorce des prérogatives de la compagnie exportatrice. Par exemple, au sujet des Iroquois Domiciliés : « Ils [Vaudreuil et Bégon] employeront tous les moyens qui dependront d’eux pour empescher les marchands et autres d’introduire par l’entremise des sauvages des marchandises etrangeres dans le colonie, le S. de Vaudreüil continüera a cet effet de faire entendre aux sauvages qu’il ne fait visiter leurs canots en allant a Orange et en revenant que pour empescher les françois de faire la fraude, et qu’a leur egard s’ils font le commerce pour leurs besoins seullement, ils doivent consentir d’en apporter que les quantités et qualités de marchandises qui sont a leur usage, et ils renouvelleront l’un et l’autre leur attention pour decouvrir et faire chatier ceux qui vendront des marchandises etrangeres à Montréal et ailleurs. »[17]

Au moment où français et britanniques montent en grief leurs empiétement respectifs en Iroquoisie, Bégon fournira des précisions sur la liberté des autochtones au nouveau Secrétaire d’État de la Marine, le comte de Maurepas, pour souligner l’opportunisme des britanniques :  « L’article 15 de ce traitté [le traité d’Utrecht de 1713…] laisse la liberté aux nations de se frequenter les unes les autres pour le bien du commerce, ce qui ne doit s’en[tendre?] que des sauvages qui ont la liberté d’aller a la chasse et [à la] traitte ou bon leur semble, [cet article] ne permet pas aux anglois de faire le commerce dans les colonies françoises, n’y aux françois d’aller en traitte dans les colonies angloises.  […]

Le commerce que les sauvages des païs d’en haut font à Orange depuis plusieurs années, les attache de maniere avec les anglois qu’il seroint a craindre qu’ils ne les favorisassent autant qu’ils le pourroient et que ce ne fut eux mèmes qui les y attirassent a cause du bon marché que les anglois leur font. […]

Il n’y a pas lieu a craindre d’indisposer contre nous les iroquois, ils ont dit au S. de Longueuil par un collier sousterre […] qu’estant obligés de se menager avec les anglois, ils demeureroient neutres et n’entreroient point dans les demeslés que nous aurions avec les anglois sur ce sujet. »[18]

Pour l’essentiel, le discours de Bégon met en scène trois catégories de participants au commerce illicite  – les marchands, les amérindiens, et les « anglois ». Chaque partie prenante de ce commerce agit en fonction d’intérêts particuliers : pour les marchands canadiens, l’appât du gain, pour les Domiciliés du Sault St. Louis (Kahnawake), la liberté du commerce, et pour les britanniques, l’affaiblissement des positions françaises. À l’égard du trafic transfrontalier, l’intendant Bégon veille à « tenir la main » à l’exécution de la règlementation royale en fonction des requêtes de la Compagnie des Indes. Et puisque les gestes comptent autant que les démarches pour le service du roi, un Bégon en attente de remplaçant donnera les coudées libres à son subdélégué montréalais en matière de répression, afin que celui-ci seconde les agents de la Compagnie actifs dans les environs de Montréal.

Claude-Thomas Dupuy

L’intendance de Claude-Thomas Dupuy fut brève, et entachée de conflits et de scandale – ce qui lui aura valu son rappel en France après seulement 18 mois d’intendance[19]. L’étude de la correspondance de cet intendant permet toutefois de cerner certains points d’aveuglement des élites métropolitaines à l’égard des réalités coloniales. Dupuy aura peu cherché le rapprochement avec les élites canadiennes, ni les habitants. Dans sa correspondance avec le ministre, l’intendant se met en scène comme un inconditionnel du service du roi, et cherchera à souligner l’inefficacité du gouverneur Beauharnois, rapidement devenu son rival[20].

Si Dupuy amplifie les menaces extérieures et intérieures pour la colonie dans ses lettres, son attitude intransigeante donnera aussi un coup d’impulsion à la répression de la contrebande. Après sa première visite à Montréal en 1727[21], Dupuy aurait vraisemblablement donné l’ordre au juge Pierre Raimbault de faire enquête sur le milieu de la contrebande, afin que ce dernier lui fournisse une liste de noms de potentiels suspects. Une proche du juge Raimbault, Catherine Dagneau[22], veuve du militaire et interprète La Chauvignerie et indirectement impliquée dans le commerce de contrebande des sœurs Desauniers, rédigera un journal livrant les détails d’activités illicites dans les environs de Montréal[23].

En 1727, Dupuy était déjà alerté sur l’ampleur du phénomène de la contrebande à Montréal. À son ministre responsable, Dupuy annonce que Montréal et contrebande ne font qu’un : « J’auray seulement l’honneur de vous dire en passant que tout Montréal est infesté de contrebande dans tous les ordres et les estats, en exceptant aucun. Il n’y aura que la résolution et la fermeté dont je me suis armé et que j’ay soutenu et que j’auray encore à soutenir contre tout le monde qui dérangera les mauvais projets que plus d’un intérêt favorise. »[24]  Pour travailler l’inquiétude du ministre, Dupuy entend que cette corruption met en péril la sécurité de la colonie : « [c]e sont les habitans de Montreal qui par leur mauvais commerce ont attiré les Anglois a leur porte ».

Ces montréalais seraient aussi rétifs aux projets de fortifications de leur ville. Bégon s’en était déjà plaint plusieurs fois, et Dupuy supplie son ministre d’agir de sorte pour que les bourses montréalaises se déserrent[25]. Dupuy devient dès lors lanceur d’alerte : « Cette ville est ouverte de toutes parts; [les] pieux qui faisoit son enceinte sont absolument pourris et à demi renversés ; elle est ouverte à la fraude et à la contrebande [et tant] qu’elle ne ne sera pas fermée on n’auroit point le progrès du commerce étranger. On n’employe contre la fraude que des soldats de la garnison. Mais par qui fera t’on observer [leur] garde, quis custodiet ipsos custodes ? [La garnison] est la première à favoriser la fraude et ne voulant être commandés que par leurs officiers, il est peu de leurs commandans qui ne s’en mesle et qui n’ait encore l’assurance de demander des gratifications pour leur peine »[26].

Dupuy cherchera aussi à tuer dans l’œuf les mauvaises fréquentations : « Une consideration plus importante Monseigneur est celle du grand nombre d’anglois, ouvriers, marchands et autres qui se sont etablis a Montreal. Le nombre en est infini j’en avois pris la liste a Montreal que je ne puis retrouver pour vous l’envoyer. On ne peut assés vous parler des veües que les anglois ont sur cette ville ».[27]

Compte tenu l’urgence de la situation, une solution temporaire s’offre à l’esprit de notre intendant : « Tout Montréal est infecté, chacun y a ses magasins ; les environs le sont aussi ; tous les états en veulent avoir leur part, et l’on passe les marchandises jusque sous la robe [et la jaquette]. Si quelque chose à contribué à attiré l’anglois, c’est cette honteuse connivence des officiers qui en font l’objet de leur fortune. Un ordre pour faire rouler chaque compagnie et ne les laisser jamais long tems à Montréal dérangera bien ces veües des commerce et de fraude tant de la part du soldat que de l’officier, car en vérité ils méritent bien qu’en cela on les confirment »[28]

En toile de fond, les visites réitérées du gouverneur Burnet à Albany inquiètent grandement notre intendant. Dupuy flaire un piège qu’on voudrait tendre aux français, par l’entremise d’une escalade des tensions chez les peuples amérindiens avoisinants : « Il seroit à souhaiter que nous n’engagions icy aucune guerre pour le présent surtout contre les sauvages tels qu’ils fussent ; les anglois n’attendent et ne souhaitent que cette sortie de nôtre part pour nous broüiller avec les sauvages, du cœur desquels nous ne sommes nullement assurés pas même des Domiciliés et pensionnaires du Roy qui viennent de faire la paix avec les anglois dans les intérêts desquels ils sont absoluments et qu’ils serviront dans leurs veües[29] ». À ses dires, Dupuy aurait incité son homologue Beauharnois à faire cesser les liaisons que les Domiciliés entretiennent avec les Anglo-Américains[30], sans véritable succès. Ce qui n’a rien d’étonnant non plus, puisque les lettres de Dupuy portant sur la corruption à Montréal ont aussi Beauharnois comme cible, et ce dernier ne s’est pas laissé faire…

Gilles Hocquart

Claude-Thomas Dupuy fut rappelé avant même d’avoir complété deux ans d’intendance. Un Maurepas frileux n’accordera pas de commission d’intendance à son successeur, échaudé par le comportement factieux de Dupuy. Le 8 mars 1729, son remplaçant, Gilles Hocquart, devient commissaire ordonnateur du Canada, pour une période d’essai de deux ans[31].

Dans la foulée de sa première visite à Montréal, Gilles Hocquart promettra au Ministre et aux directeurs de la Compagnie des Indes une vigilance sans failles à l’égard du « commerce étranger »[32]. Ce vœu d’intransigeance sera rapidement démenti. Dès sa première année en exercice, Hocquart héritera du résultat de l’enquête mise en œuvre par Dupuy, sous la forme d’un journal d’une dénonciatrice[33]. Dans son journal, Catherine Dagneau révélait les rouages d’un réseau de contrebande qui convergeait autour de « Jean Lidius », nom francisé de John Hendricks Lydius. Fils du pasteur de l’église réformée à Albany, Lydius s’était installé en 1725 au Canada où, grâce à son mariage à la fille du marchand Michel Massé, il agissait comme entremetteur entre des traiteurs des Pays d’en haut et les familles patriciennes d’Albany. Bénéficiant de peu d’appuis en Nouvelle-France, Lydius devint une cible à éliminer pour certains marchands à Montréal, notamment les Desauniers, qui avaient fait du commerce nord-sud leur chasse gardée[34].

Catherine Dagneau avait vu juste : la justice du roi préférait le coup d’éclat aux longues tractation judiciaires visant la corruption. Le journal qu’elle avait produit permettrait à Hocquart, en début d’exercice, d’aller frapper les esprits avec un procès. Pour Dagneau et les Desauniers, l’évincement de ce rival nuisible valait bien le risque d’éclaboussement de la petite société de marchands montréalais. Mais l’instruction judiciaire du prévenu fit vite comprendre à Hocquart qu’il avait affaire à des réseaux constitués, et non pas à une simple affaire de mœurs. Comment énoncer au ministre les enjeux que ce cas suscitait, au nom de « l’intérêt supérieur de la colonie » ?

« Le Sr. Lidius est depuis deux ans dans la Colonie et a acquis une parfaite connoissance de L’etat du Pays. Il est fort accrédité chez les sauvages dont il entend la langue et dont il a la confiance. […] Il seroit a craindre que le desespoir de le voir chassé d’un pays ou on l’a receû […] ne luy fisse prendre le party de se retirer avec sa femme en nouvelle angleterre ou ses menées pourroient estre d’une grande conséquence pour cette colonie. […] Le Sr. Lidius a la réputation d’un honneste homme et nous sommes persuadés que cette grace de sa majesté l’engageroit à la servir utilement aupres des nations sauvages. »[35]

Inquiet des risques liés au jugement de Lydius, Hocquart cherchera la ligne directrice chez son supérieur en métropole. Mais sous pression des ecclésiastiques, l’intendant changera de fusil d’épaule : « Il nous est revenu par les missionnaires du Sault et du Lac des Deux Montagnes des soupçons si violents qu’il [Lydius] tenoit avec nos sauvages domiciliez dans l’esprit desquels il s’insinuoit tous les jours, soit en les allant voir ou les reçevans chez lui ou les atachant luy mesme en leur disant que c’estoit ainsi qu’il falloit aller en guerre, qu’il y a tout lieu de croire que cet étranger estoit un homme dangeureux dans la colonie.

Les missionnaires ce sont encore plaint sur le raport qui leur en a esté fait par leurs sauvages les plus affidez que le d. Lidius leur faisoit entendre que les mysteres de la Religion que les missionnaires leur annoncoient estoient de pures fourberies […] tous ces soupcons n’ont pû estre verifies plus exactement. il paroit seulement par les certificats des curez de Montréal que led. Lidius n’a donné aucune marque de catholicité depuis son abjuration dont nous vous adressons l’acte. »[36]

Dans l’espace d’un cycle de correspondance, « l’affaire Lydius » avait acquis une notoriété suffisante pour que Hocquart se résolve à juger le prévenu sans avoir reçu de réponse du ministre. Hocquart fit ainsi arrêter et juger Lydius en 1730 pour faits de contrebande[37], lui imposa une amende, et l’envoya outremer dans un bagne de France (à Rochefort)[38]. Il en avisera par la suite le ministre, promettant des retombées positives dans la colonie grâce à ce coup d’éclat[39]. Maurepas le félicitera pour sa bonne conduite[40].

Hocquart fut vite désabusé sur le potentiel de réformes des mœurs du procès Lydius. En octobre 1731, l’intendant rapportait au ministre que les marchands montréalais contournaient les risques accrus de saisie en se reportant systématiquement aux Domiciliés pour le transit de marchandises entre Montréal et Albany.[41] Ainsi, les retombées du procès Lydius pousseront Hocquart – devenu intendant en 1731 – à dépeindre la ville-frontière comme point de convergence du « pays ouvert ». Si Hocquart considère le commerce Montréal-Albany inéradicable, il se gardera bien de le formuler tel dans la correspondance. Sans déroger sur la part de responsabilité des marchands montréalais dans ce commerce, Hocquart pointera souvent du doigt les politiques commerciales de la Compagnie des Indes[42].

Pour masquer son impuissance à l’égard des Domiciliés, Hocquart reprendra le thème de la « liberté des sauvages » et lui donnera des nouveaux atours, grâce à une invention lexicale qui assimile les mœurs à la topographie du pays. L’expression « voye des sauvages », qui avait vu le jour dans la correspondance officielle au siècle dernier, deviendra un lieu commun sous la plume de Hocquart. Et si ces « voyes des sauvages » convergeaient sur Montréal, ce trope fera dévier les attentions ministérielles au sud de l’île, au Sault St-Louis (Kahnawake)[43]. Car les Iroquois Domiciliés qui y vivent et troquent avec qui bon leur semble refusent l’assujettissement ; sachant les Français vulnérables, ils déboutent chaque remontrance du gouverneur en lui rappelant leur statut d’allié du roi de France[44].

Il faudra ainsi attendre un autre vingt ans pour que sévisse la justice du roi contre ces montréalais qui auront mieux su tirer l’épingle du jeu du commerce Montréal-Albany, les sœurs Desauniers. Pour l’instant, les vrais gagnants du procès Lydius, organisés autour du réseau des Desauniers, peuvent continuer leur doux commerce, bon an mal an, pendant que le Secrétaire d’État de la Marine en France examine les mœurs coloniales sous la loupe que lui aura fourni l’intendant du Canada.


[1]. Roy, Gilles, Ce qui échappe à la Raison d’État : stratégies discursives des intendants de la Nouvelle France confrontés à la contrebande des fourrures, 1715-1750, Mémoire de maîtrise en histoire, Université de Montréal, Montréal, 2018, 176p.

[2]. Yves F. Zoltvany, « BÉGON DE LA PICARDIÈRE, MICHEL », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 3, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 nov. 2019, http://www.biographi.ca/fr/bio/begon_de_la_picardiere_michel_3F.html.

[3]. Jean-Claude Dubé, « DUPUY, CLAUDE-THOMAS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 nov. 2019, http://www.biographi.ca/fr/bio/dupuy_claude_thomas_2F.html.

[4]. Donald J. Horton, « HOCQUART, GILLES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 nov. 2019, http://www.biographi.ca/fr/bio/hocquart_gilles_4F.html.

[5]. Banks, Kenneth, Chasing Empire Across the Sea: Communications and the State in the French Atlantic, 1713-1763, Montréal/Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2003, p. 47-52.

[6]. Le rapport entre mercantilisme et contrebande peut prendre l’allure d’une évidence ; il demeure toutefois épineux à analyser. Si ce thème mérite d’être exploré en profondeur, il nous est hors sujet. Quelques références utiles pour ceux qui aimeraient s’initier à la question de la contrebande dans le monde atlantique des XVIIe et XVIIIe siècles ;  Banks, Kenneth J., op cit. ; Cuenca-Esteban, Javier « British “Ghost” Exports, American Middlemen, and the Trade to Spanish America, 1790–1819: A Speculative Reconstruction », William and Mary Quarterly 71, no 1 (janvier 2014): 63-98. ; Eacott, Jonathan P., « Making an Imperial Compromise: The Calico Acts, the Atlantic Colonies, and the Structure of the British Empire », William and Mary Quarterly 69, no. 4 (2012): 731–62. ; Geggus, David, « The French Slave Trade: An Overview », William and Mary Quarterly 58, 1 (janvier 2001): 119-138. ; Karras, Alan L., Smuggling: Contraband and Corruption in World History. Lanham, MD, 2010, 224 p. ; Klooster, Wim, « Inter-imperial smuggling in the Americas, 1600-1800 », dans Bernard Bailyn and Patricia L. Denault, dir., Soundings in Atlantic History: latent structures and intellectual currents, 1500-1830, Cambridge (MA): Harvard University Press, 2011, p. 141-180. ; Kwass, Michael, Contraband : Louis Mandrin and the Making of a Global Underground, Cambridge MA, Harvard University Press, 2014. ; McNeill, John R., Atlantic Empires of France and Spain: Louisburg and Havana, 1700–1763. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 1985. ; Oostindie, Gert, et Vance Roitman, Jessica, « Repositioning the Dutch in the Atlantic, 1680–1800 », Itinerario 36,  2 (2012): 129-160. ; Schendel, Willem van,  et Abraham, Itty, « Introduction: the Making of Illicitness », dans Willem van Schendel et Itty Abraham, dir., Illicit Flows and Criminal Things: States, Borders, and the Other Side of Globalization. Bloomington: Indiana University Press, 2005. ; Tyler, John W., Smugglers & Patriots: Boston Merchants and the Advent of the American Revolution. Boston: Northeastern University Press, 1986.

[7]. Havard, Gilles, Histoire des coureurs de bois : Amérique du Nord, 1600-1840, Éditions des Indes Savantes, Paris, 2016, p. 7-16.

[8]. Comme le fait remarquer utilement Louise Dechêne : « [l]’île de Montréal est au carrefour de routes d’eau ». Outre le Saint-Laurent et la rivière des Outaouais aux possibilités commerciales évidentes, l’historienne rappelle que «  Montréal dispose d’une ligne d’eau vers les sud, soit la rivière Richelieu qui rejoint l’Hudson, les marchands hollandais d’Albany et le port de Manhattan à 550 kilomètres ». Dechêne, Louise, Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, Paris/Montréal, Éditions du Plon, 1974, p. 127.

[9]. Havard, Gilles, Empire et métissages, 2e édition. Indiens et Français dans le Pays d’en Haut, 1660-1715, Québec/Paris, Éditions du Septentrion/Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2017, 603p. ; Miquelon, Dale, New France, 1701-1744 : “A supplement to Europe”, McClelland and Stewart, Toronto, 1987, 345p.

[10]. Dechêne, Habitants et marchands, p. 171-183.

[11]. Voir chapitre 3 « La construction d’un vagabond » dans Havard, Gilles, Histoire des coureurs de bois : Amérique du Nord, 1600-1840, Éditions des Indes Savantes, Paris, 2016, 885p. ; aussi, p. 183-191, 231-233 ; Dubé, Alexandre. « Les Amérindiens sous le regard des bureaux de la Marine (1660-1760). Quelques pistes de réflexion sur un objet administratif », dans Gilles Havard et Mickaël Augeron, dir. Un Continent en partage. Cinq siècles de rencontres entre Amérindiens et Français (Paris, Les Indes savantes), 2013, p.153-176. ; voir aussi : Christophe Horguelin, « Le XVIIIe siècle des Canadiens : discours public et identité », in Philippe Joutard et Thomas Wien (dir.), Mémoires de Nouvelle-France. De France en Nouvelle-France, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, pp. 209-219; T. Wien, « Quelle est la largeur de l’Atlantique ? Le ‘François Canadien’ entre proximité et distance, 1660-1760 », dans Cécile Vidal, dir., Français ? La nation en débat entre colonies et métropole (XVIe-XIXe siècle), Paris, Éditions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, coll. « En temps et lieux », 2014, p. 55-75.

[12]. Pour une discussion plus poussée à ce sujet, et les sources citées en détail, voir le chapitre deux de mon mémoire de maîtrise « La scène d’énonciation du discours de l’intendant », Roy, Stratégies discursives des intendants, 176p.

[13]. Miquelon, New France, p. 77-82.

[14]. Un arrêt du conseil d’Etat de 1718[1] concernant le commerce du castor datant fournira, par la suite, davantage de précisions sur la cadre légal du commerce des pelleteries au Canada. L’arrêt énoncera les formes de commerce interdit, et habilitera le personnel responsable de la surveillance et la répression du commerce des pelleteries, et pour les procès de contrebande. On y précise d’emblée les qualités de castor qui seront acceptées et rejetées des bureaux de la Compagnie, ainsi que les prix du castor gras et sec. Les modalités de paiement en lettres de change sont aussi énoncées, ainsi que les pesées de ballots de castor, selon le grade. Dans l’article 8 de l’arrêt, le roi remet à la Compagnie son droit du quart, et exempte la Compagnie des autres droits d’entrée et de sortie des pelleteries au Canada et dans le royaume ; le « passage des castors » du les vaisseaux du roi lui sont accordés gratuitement : « pour mettre en estat ladite Compagnie d’Occident de payer lesdits Castors aux prix cy-devant reglez, Sa Majesté fait remise & don [sic] à ladite Compagnie pendant les vingt-cinq années de son Privilege du droit du quart desdits Castors à Elle appartenant à cause de son Domaine en Canada ; Et Exempte ladite Compagnie de tous autres droits sur lesdits Castors, tant a Elle appartenant qu’à ses Fermiers & à ses Villes, mis & à mettre tant dans ledit Pays de Canada que dans son Royaume ; Deffendant Sa Majesté à tous ses Fermiers & autres d’exiger aucuns Droits pour les Castors appartenans à ladite Compagnie, Sa Majesté a accordé aussi le passage de tous les Castors gratis sur les Vaisseaux qu’Elle envoyera année par année, Et pendant le temps du Privilege de ladite Compagnie en Canada, aprés cependant le chargement des Effets de Sa Majesté dans lesdits Vaisseaux, pour lesquels Castors ladite Compagnie ne payera aucun fert à Sa Majesté qui luy en fait don & remise. » ; BNF, département Droit, économie, politique, F-21236 (3).

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[15]. Roy, Stratégies discursives des intendants, p. 53-63.

[16]. 1720, novembre, 06 : Lettre de Vaudreuil et Bégon au Conseil de Marine ; mesures prises pour empêcher la fraude et le commerce étranger, C11A Vol. 42, f. 107v-109r

[17]. C11A Vol. 46, f. 36v-37r.

[18]. 1725, octobre, 31 : Lettre de Longueuil et Bégon au ministre, C11A Vol. 47, f. 129r-133r

[19]. Dubé, Jean-Claude, Claude-Thomas Dupuy, intendant de la Nouvelle-France, 1678-1738, Éditions Fides, Ottawa, 1969, p. 226-229, 239-245, 287-302. ; voir aussi, Coates, Colin, Authority and Illegitimacy in New France: The Burial of Bishop Saint-Vallier and Madeleine de Vercheres vs.the Priest of Batiscan, Histoire sociale-Social History, Vol. XXII, n° 43 (mai-May 1989): 65-90.

[20]. Roy, Stratégies discursives des intendants, p. 122-139.

[21]. Jean-Claude Dubé : « L’intendant n’a passé que quelques jours en juillet 1727, pendant les deux ans qu’il a été au Canada. », Dubé, Dupuy intendant, p 164. n. 36.

[22]. Robert, Dhyana, La contrebande à Montréal, 1729-1752 : passages, pratiques et protagonistes, Mémoire de maîtrise en histoire, Université de Sherbrooke, Sherbrooke, 2016, p. 38-44.

[23]. Exceptant le réseau Trottier-Desauniers, dont elle faisait partie. Dhyana Robert note que « la création [du journal de Catherine Dagneau, veuve La Chauvignerie] semble découler du conflit entre le gouverneur Beauharnois et l’intendant Dupuy, ce dernier cherchant notamment à démontrer que le premier agit peu pour limiter la contrebande. » Robert, La contrebande à Montréal, p. 42-43

[24]. C11A 49, f. 308-310, 1727, octobre, 20.

[25]. « ils ne doivent donc pas reculer a la depense des fortiffications, si leur apprehension est sincere et si leurs interest mal entendus ne s’y trouvent pas contraires », C11A, Vol. 49, f. 31-32v, 1727, octobre, 20

[26]. C11A, Vol. 49, f. 315rv, 1727, octobre, 20.

[27]. C11A, Vol. 49, f. 441r, 1727, novembre, 01.

[28]. C11A, Vol. 49, f. 315v-316r, 1727, octobre, 20.

[29]. C11A, Vol. 49, f. 441rv, 1727, novembre, 01.

[30]. « Il est plus a souhaitter que jamais que les chefs des Lacs des Deux Montagnes contiennent leur jeunesse et les empêche d’aller à Orange. La promesse qu’ils en ont faite dépendra peut être d’eux, mais nous mettront tout en oëuvre de nôtre part pour rompre les liaisons de l’anglois avec les sauvages et pour attirer ces derniers tout a fait dans nôtre party. » ; C11A, Vol 49, f. 9, 1727, octobre, 20.

[31]. Donald J. Horton, « HOCQUART, GILLES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 nov. 2019, http://www.biographi.ca/fr/bio/hocquart_gilles_4F.html.

[32]. C11A 51, fol.293-294v, 1729, octobre, 25. ;

[33]. Guévin, Marc, Le commerce Montréal-Albany sous le Régime français : histoire d’un phénomène commercial, Mémoire de maîtrise en histoire, Université de Montréal, 1995, p. 91-104. Robert, La contrebande à Montréal, p. 38-53. ; Tesdahl, Eugene, The Price of Empire: Smuggling between New York and New France, 1700-1754, PhD Thesis for the Department of History, University of Colorado, 2012p., p. 82-94.

[34]. Roy, Stratégies discursives des intendants, p. 32-39.

[35]. 1729, octobre, 25 : Lettre de Beauharnois et Hocquart au ministre, C11A Vol. 51, fol.6-8v

[36]. 1730, octobre, 15 : Lettre de Beauharnois et Hocquart au ministre concernant l’affaire de John Hendricks Lydius, originaire d’Orange, établi à Montréal, C11A Vol. 5, f. 22v-23v

[37]. « Sur les avis que nous eumes a Montréal que cet étranger entretenoit un commerce illicite dans la Nouvelle Angleterre par la voye des sauvages qu’il a taché de se concilier par des presents et des festins, nous primes de concert le party de la faire arrester, et M. Hocquart commença sur le champ la prodécure qui depuis a esté achevée au Conseil Supérieur. » C11A Vol. 5, f. 21-22

[38]. « Cet étranger ayant des liaisons dans la Nouvelle Angleterre et avec les sauvages, il pourroit estre dangereux de l’inquietter sur son commerce. Il seroit encore plus dangereux aujourd’huy de le renvoyer en son pays. » C11A Vol. 5, f. 23r

[39]. « Vous ne devez pas, Monseigneur, douter que l’exemple qui a esté fait en la personne dud. Lidius ne fasse une forte impression au moins pendant quelque temps sur ceux qui sont dans l’habitude de faire le commerce étranger ou le favoriser. » C11A Vol. 5, f. 24-25

[40]. 1731, avril, 10 : Lettre du ministre Maurepas à Beauharnois et Hocquart, C11A, Vol. 56 f. 11-15

[41]. 1731, octobre, 18 : Lettre de Hocquart au ministre, C11A Vol. 55, f. 249-252v

[42]. Roy, Stratégies discursives des intendants, p. 140-151.

[43]. Roy, Stratégies discursives des intendants, p. 93-96.

[44]. Pour une analyse en profondeur de ces topoï, tels qu’ils sont portés dans les discours, politiques et mentalités des élites coloniales au XVIIe et XVIIIe siècle, voir : Havard, Gilles. « « Les forcer à devenir Cytoyens ». État, Sauvages et citoyenneté en Nouvelle-France (XVIIe-XVIIIe siècle) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 64e année, no. 5, 2009, pp. 985-1018.

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